Des expériences chez la souris montrent que seulement un animal sur cinq peut développer un comportement d’addiction.

Une souris est capable d’appuyer jusqu’à 500 fois sur un levier, et même de subir jusqu’à 80 petits chocs électriques simplement pour obtenir une dose de 20 mg de nourriture parfumée au chocolat. L’homme contrôle-t-il mieux ses pulsions alimentaires? Rien n’est moins sûr.

La plupart des gens sont convaincus que l’acte de manger est un comportement conscient et volontaire. Mais dans son livre Tous addicts! (Éditions de La Martinière), David Linden, professeur de neurosciences à l’université John Hopkins, s’amusait il y a quelques années de notre vanité: «Nous autres, humains, sommes tellement convaincus de notre inaltérable libre arbitre. Nous désirons tant croire que le poids peut être contrôlé par la volonté seule. Eh bien pas du tout.» En réalité, de nombreux mécanismes neurobiologiques sont en jeu, notamment via la sécrétion des hormones de faim ou de satiété, pour favoriser ou au contraire bloquer l’envie de manger.

Des signaux psychologiques tels que l’ennui, le stress ou la déprime peuvent déclencher la prise d’un aliment susceptible de nous faire plaisir

Mais la faim et la satiété n’expliquent pas tout. Des signaux psychologiques tels que l’ennui, le stress ou la déprime peuvent déclencher la prise d’un aliment susceptible de nous faire plaisir. Car c’est bien de plaisir qu’il s’agit. Sinon, pourquoi se tourner vers de la nourriture alors que l’on n’a pas faim? D’autant que l’on opte alors moins volontiers pour une pomme ou des carottes, que pour un paquet de chips ou une barre chocolatée.
Ah, le chocolat… C’est précisément la saveur qu’a choisie le Pr Rafael Maldonado, du laboratoire de neuropharmacologie de l’université Pompeu Fabra de Barcelone, pour parfumer l’alimentation de souris dans une expérience présentée le 2 juin au Congrès international d’addictologie de l’Albatros, à Paris.

Les rongeurs ne sont pas les seuls à aimer le chocolat. Il y a une dizaine d’années, des chercheurs de l’université d’Oregon (États-Unis) avaient fait passer des IRM cérébrales à des femmes sirotant un milk-shake au chocolat. Résultat: les circuits du plaisir s’allumaient aussitôt dans leur cerveau.

Avec les rongeurs, l’objectif du Pr Maldonado était double. D’abord, il s’agissait de vérifier qu’il était possible de créer un modèle animal de souris pour étudier les comportements d’addiction à la nourriture, ce qui fut le cas. Ensuite, s’assurer que l’on pouvait rendre toutes les souris dépendantes.
C’est bien de plaisir qu’il s’agit. Sinon, pourquoi se tourner vers de la nourriture alors que l’on n’a pas faim ?
Les rongeurs étaient répartis en deux groupes. Les premiers recevaient une dose de nourriture (3,3 kcal) s’ils appuyaient sur un levier lorsqu’une lampe s’allumait pour signaler que de la nourriture était délivrable. Dans les cages abritant le second groupe de souris, le même processus permettait de recevoir une dose de la même nourriture, mais aromatisée au chocolat (3,42 kcal).

Trois critères évoquant ceux de l’addiction chez l’homme étaient testés, les souris devant en remplir au moins deux pour être qualifiées d’«accros». D’abord, la persévérance pour obtenir le produit. Elle était avérée lorsqu’une souris continuait à presser le levier alors que la lampe indiquant la disponibilité de nourriture était éteinte. Ensuite la motivation, mesurée à travers le nombre de pressions nécessaires pour obtenir le chocolat, lequel nombre croissait au fil du temps (5 pressions suffisaient au début, puis il en fallait plusieurs centaines pour obtenir une dose). «Au début de l’expérience, des souris étaient capables d’appuyer jusqu’à 50 fois, raconte Rafael Maldonado, après quatre mois, certaines allaient jusqu’à 300 pressions!» Enfin, la résistance à la punition, testée via des chocs électriques accompagnant la récompense.

Au final, Maldonado et ses collègues confirment l’importance du plaisir dans l’addiction, aucune souris n’ayant manifesté de comportement d’addiction dans le groupe sans chocolat. Mais ils montrent surtout que l’addiction est aussi une question de susceptibilité individuelle: dans le groupe «chocolat», seules 22 % des souris sont devenues «accros».

Un terrain génétique favorisant la dépendance au cannabis?

Deux travaux, nommés pour le prix de la recherche originale par le Fonds actions addictions avec le congrès de l’Albatros, portent sur les pistes génétiques dans la dépendance au cannabis.
Le premier cible les liens entre l’addiction au cannabis et les gènes régissant notre horloge interne (qui rythme notre vie, y compris au niveau cellulaire, sur 24 heures), les troubles du sommeil étant souvent associés à la prise de cannabis. «Dans les addictions, le but est d’intervenir le plus tôt possible lorsqu’on voit des sujets à risques, et de les prendre en charge de la façon la plus adaptée possible en fonction de leur terrain», explique le Dr Geneviève Lafaye, responsable de l’unité Addictologie adolescents et jeunes adultes à l’hôpital Paul-Brousse (Villejuif, APHP). Son étude montre un lien entre l’addiction au cannabis et des variations génétiques dans l’un des gènes de l’horloge (HES7). «Cela ne veut pas dire que tous les dépendants au cannabis ont ce variant, explique- t-elle au Figaro, mais que si on le trouve chez une personne elle sera plus à risque de devenir dépendante.» Le Dr Oussama Kebir (Centre hospitalier Sainte-Anne) s’est quant à lui penché sur la glycoprotéine P (P-gP), une protéine chargée de faire sortir des cellules les drogues ou médicaments: «C’est la première fois que l’on montre que les taux de cannabinoïdes (produits du cannabis, NDLR) varient en fonction de polymorphismes génétiques qui font varier le taux de P-gP dans l’organisme, ce qui pourrait peut-être expliquer la variabilité des effets selon les individus.»

Source: http://sante.lefigaro.fr