Dès ce mercredi, le Musée des arts décoratifs retracera l’histoire de la maison Dior. Une manifestation de taille pour Paris, capitale de la création.

«Je suis de tempérament réactionnaire, qualificatif que l’on confond trop souvent avec celui de rétrograde», écrivait en 1956 Christian Dior dans ses Mémoires. Il disait aussi : «Révolutionner la mode n’était pas mon dessein.» C’est tout l’extraordinaire malentendu du fondateur de Dior, l’inventeur du New Look qui remit le Paris de l’après-guerre sur l’échiquier. Il voulait restaurer l’art de plaire, lui le grand bourgeois : il fit scandale par ces quatre-vingt-dix robes à l’ourlet aux chevilles, auprès de sociétés encore soumises aux tickets de rationnement.

Un jeune modéliste… de 42 ans

Ainsi, le 12 février 1947, la fine fleur de la couture venait assister, dans les salons de l’avenue Montaigne, aux premiers pas d’un jeune modéliste… de 42 ans. Décidément, il n’a pas la tête de l’emploi. Sur un cliché de fin 1947, alors que Christian Dior, auréolé de sa célébrité fulgurante, donne à Chicago une conférence sur l’élégance à la française, on voit le couturier passer devant des manifestantes brandissant des panonceaux «Mr Dior, we abhor dresses to the floor» («M. Dior, nous détestons les robes longues»). Pourtant, tout à leur colère et à leurs slogans, elles semblent ne pas le remarquer.

«On guettait Antinoüs, Pétrone, un pin-up boy, je ne sais quoi de conforme à l’image du couturier tel qu’on le représente au cinéma ou au théâtre», explique le Français, toujours dans Christian Dior & moi (Libraire Vuibert), petit bijou sur un monde de la mode qui n’a pas tellement changé. «Le bourgeois normand passa dans le hall sans susciter la moindre émeute, ni même la moindre curiosité. J’en fus presque déçu !»

Soixante-dix ans plus tard, l’exposition «Christian Dior, couturier du rêve» retrace la trajectoire sans précédent de la maison et ne cache pas ses ambitions : plus de 300 pièces ; 3 000 m2 de surface de présentation réunissant, pour la première fois, les espaces de mode habituels et la nef ; une inauguration pendant la semaine des défilés haute couture et une durée record (jusqu’au 7 janvier 2018) qui permettra aux Parisiens, mais aussi et surtout aux touristes de l’été, aux professionnels de la Fashion Week de septembre et aux visiteurs de la trêve des confiseurs, de nourrir les chiffres de fréquentation du Musée des Arts Déco. Quelques mois après son arrivée à la tête de l’institution, en novembre 2014, Olivier Gabet confiait dans nos colonnes : «Certains grands sujets de mode n’ont pas été traités depuis plus d’une génération. C’est le cas de Christian Dior dont la dernière vraie monographie à Paris date de 1987, déjà chez nous. Certes, nous ne pouvons plus agir avec la même liberté que dans les années 1980. De tels projets nécessitent que nous travaillions main dans la main avec ces maisons d’autant plus qu’elles affectent désormais des départements entiers à leurs archives. Mais, de la même façon, vous ne pouvez pas monter une rétrospective sur Lucian Freud sans négocier avec ses ayants droit.»

Personnellement impliqué dans ce projet, Olivier Gabet partage le commissariat avec l’historienne de la mode Florence Müller, conservateur au Denver Art Museum et collaboratrice régulière de la griffe. «J’ai travaillé sur cette rétrospective de 1987 qui portait sur les dix ans de Christian Dior. À l’époque, la mode n’était pas bien vue dans les musées des beaux-arts en France, où depuis la création des académies au XVIIe siècle, la vision des arts demeure hiérarchisée. Les premières collections de costumes s’articulaient autour de personnalités comme Jules Barbey d’Aurevilly (1808-1889). Monter des expositions sur des couturiers est un phénomène bien plus récent. Celle de Dior, alors que Bernard Arnault avait acquis la maison peu avant et que Jack Lang était ministre de la Culture, a permis de prendre conscience de l’importance de la «patrimonialisation». Non seulement on s’est rendu compte que le vêtement avait sa place dans nos musées et qu’il suscitait l’intérêt du grand public, mais cela a incité les marques établies comme les jeunes designers à archiver leurs modèles.»

« Embrasser l’histoire de la maison »

Depuis cette date, pas de manifestation majeure en France concernant Dior : la maison préfère, en ces temps de mondialisation, porter la bonne parole au-delà de nos frontières, en particulier en Asie où s’il est connu, le nom est associé à un parfum et non à l’homme qui le lui a donné. Ni même à ses prestigieux successeurs : Yves Saint Laurent (1957-1960), Marc Bohan (1960-1989), Gianfranco Ferré (1989-1997), John Galliano (1997-2011), Raf Simons (2012-2015). Nommée en 2016, première femme à la tête de la griffe, Maria Grazia Chiuri présentait, hier, sa deuxième collection haute couture, hommage à Christian Dior. «Cette exposition est une opportunité formidable pour embrasser l’histoire de la maison. On regarde trop souvent la robe en oubliant le contexte sociétal, raconte l’Italienne, qui s’est pourtant immergée de longs mois dans les archives. Il est nécessaire de connaître son passé pour aller de l’avant. Il est aussi intéressant de voir à quel point chaque designer, durant ces soixante-dix ans, a été la bonne personne pour raconter son époque.»

Une exposition, sept créateurs

Le parcours alternant accrochages chronologiques et thématiques révèle les créations et les inspirations de ces directeurs artistiques qui ont chacun à leur manière marqué leur temps. En revanche, aucune mention des stylistes qui ont signé les collections entre deux recrutements de designers stars. Ni d’Hedi Slimane qui, de 2000 à 2007, va révolutionner l’habillement masculin et rebaptiser Christian Dior Monsieur en Dior Homme. Ou de Kris Van Assche, son successeur depuis dix ans.

Mais c’est l’angle choisi par le musée, «le couturier du rêve», qui a déterminé cette sélection. En témoigne la salle «Dovima et les éléphants» mettant face à face le tirage original du cliché d’Avedon (celui-là même qui a décoré pendant vingt-cinq ans son studio) et la fameuse robe de 1955 attribuée à Saint Laurent, alors tout jeune assistant du maître. Suivent les références historiques à l’image de la section Trianon – à voir, les remarquables habits à la française et robes à paniers revus et corrigés par Raf Simons, installés sous le regard de Marie-Antoinette par Vigée Le Brun. Plus loin, les créations sensationnelles sous l’influence de l’Afrique, d’Égypte et d’Asie d’un Galliano, donnant la réplique à une statuette de Néfertiti et autres objets sortis du Louvre et du Quai Branly. «Au-delà de leur créativité, ces pièces s’inscrivent dans une tradition Dior qui, sous son fondateur, est la première à se déployer dans le monde, à New York, Londres, Caracas, alors “le Paris de l’Amérique du Sud”», rappelle Florence Müller.

Spectaculaire, le thème du jardin réunit, sous les plafonds envahis de 30 000 roses et de glycines de papier, des robes couture de toutes les époques de Dior. Nul doute que le New Look naît de cette obsession de la femme-fleur, soit une silhouette aux épaules douces, à la poitrine affirmée, à la taille marquée et aux hanches amplifiées par l’envolée des jupes corolle. «Cette inspiration lui est personnelle – de sa mère lui venait la passion du jardin qu’il cultivait depuis sa tendre enfance. Elle trouve aussi des raisons commerciales, car il sait que cela fera écho auprès des clientes», justifie la commissaire.

De sa mère lui venait la passion du jardin qu’il cultivait depuis sa tendre enfance
L’une des qualités de l’accrochage est d’autoriser plusieurs lectures, à l’adresse du grand public mais aussi d’une audience plus avertie. Ainsi, la joliesse des murs Colorama, épinglés d’objets et d’accessoires par couleur, ne serait-elle pas un prétexte pour survoler toutes les activités de la griffe ? Le businessman derrière le couturier… Pionnier dans la politique de licence, Christian Dior a passé des contrats avec des fabricants dans le monde entier, du bonnetier américain Gaines et Gorges au chausseur français Roger Vivier. Avec Swarovski aussi, qui a constellé de ses cristaux un quart des pièces (toutes périodes confondues) présentées au musée.

Une vitrine est également consacrée aux fourrures de mode de Frédéric Castet, personnalité haute en couleur de la maison jusqu’à la fin des années 1980. « Dès mon arrivée, j’ai découvert, dans les archives, cette carte du monde appartenant à M. Dior qui indiquait les pays où il avait implanté sa maison, de l’Australie au Japon et aux États-Unis, admire Maria Grazia Chiuri. Et ce, à travers toutes les catégories de produits : parfums, écharpes, accessoires… C’est ce qui explique que son nom soit si populaire, que sa notoriété dépasse celle de la maison de couture. »

Des étoffes et des parfums

Ce dédale chromatique croise d’ailleurs le chemin de la beauté, des parfums bien sûr – dont l’inoubliable Miss Dior né en 1947 – mais aussi du travail de trois make-up artists déterminants dans le succès de la maison : Serge Lutens, le visionnaire qui radicalise l’image bourgeoise des cosmétiques de 1967 à 1979, avec notamment la complicité de Guy Bourdin ; Tyen (1980-2014) dont l’esthétique marquera le style français des années 1980 ; Peter Philips, le talentueux Flamand actuellement aux manettes de la création et de l’image du maquillage.

L’exposition s’achève sous la nef, avec, en préambule, le tailleur Bar, ce manifeste Dior qui voulait effacer les souvenirs de guerre et restaurer l’image d’une France rayonnant à travers le monde. Un symbole de la fierté nationale et un archétype de la couture que tout designer a depuis en tête. Comme le prouve le mur des vingt-cinq créations de ses contemporains (les Balmain, Cardin, Lelong qui, dans les années suivant le New Look, vont se mettre au diapason) et des designers qui continuent à faire référence, de Jean Paul Gaultier à Yohji Yamamoto, Comme des Garçons, Dries Van Noten… « Il n’y a pas de création ex nihilo : et pourtant chacun de ces vêtements concentre l’univers singulier de son auteur », explique Florence Müller.

La toute dernière salle réunit les robes les plus théâtrales, par le travail des ateliers (comme les célèbres modèles Junon et Vénus, automne-hiver 1949), ou par les femmes qui les ont portées, de la duchesse de Windsor à Grace de Monaco, d’Isabelle Adjani à Jennifer Lawrence. Des paillettes et du glam car ce que dit l’exposition est aussi la façon dont la haute couture veut être perçue : « Une robe ne doit jamais sentir l’effort, les centaines d’heures de travail, mais donner l’impression “d’être à peine touchée” comme on dit dans les ateliers, conclut Mme Müller. Encore aujourd’hui perdure ce fantasme du couturier qui, de son génie, drape le tissu d’un geste autour du corps.»

«Christian Dior, couturier du rêve», Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli (Paris Ier), jusqu’au 7 janvier 2018.

Les premières images de l’exposition aux Arts décoratifs :

Source: http://madame.lefigaro.fr