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Comment arrêter cette course folle qu’est la vie moderne ? Avec les vacances, pardi ! Mais est-ce vraiment suffisant de faire du farniente ? Le philosophe Tristan Garcia s’interroge avec nous.
« Plus haut, plus vite, plus fort », telles sont les injonctions de nos sociétés contemporaines, réduisant parfois notre vie à une course d’obstacles au bout de laquelle, ouf, on accède enfin aux sacro-saintes vacances. Mais comment passer du speed toujours plus grand au calme paisible, la tête encore branchée sur 100 000 volts ? Tristan Garcia, écrivain et philosophe, est ce garçon brillant qui explique dans son dernier essai (« La vie intense. Une obsession moderne », éd. Autrement) comment notre soif d’intensité est venue bousculer nos vies modernes. A 35 ans, ce prof de philo à l’université Jean-Moulin-Lyon-III a déjà écrit sept romans salués par la critique – « 7 » (éd. Gallimard) vient de recevoir le Prix du livre Inter – et six essais –, un septième, « nous », est attendu cet automne (éd. Grasset). Autant dire que l’oisiveté ne doit pas être totalement la tasse de thé de ce normalien dopé au cinéma, fou de séries américaines, intéressé par tout. Mais, à l’heure des vacances (du latin « vaccus », vide) et de la célébration du farniente (de l’italien « farniente », ne rien faire), comment envisage-t-il cette période, pour lui et pour nous ?

ELLE. Vive les vacances, à nous la liberté ?

Tristan Garcia. En se souvenant que les vacances démocratiques, telles qu’elles sont créées au XXe siècle, coïncident avec une rationalisation du loisir. Leur durée correspond souvent à un nombre de jours proportionnel au temps de travail. C’est donc un temps méticuleusement quantifié par la société, que les industries du divertissement, du loisir et du tourisme ont pris à cœur de remplir. En vendant du temps de repos à la carte, mais aussi la promesse de sensations fortes.

ELLE. Nos vacances n’échappent pas à notre soif d’intensité ?

Tristan Garcia. Non. Il suffit de voir la forme de compétition libérale que l’on ressent en rentrant, dans la manière dont chacun les raconte : elles se doivent d’avoir été plus extraordinaires ou fantastiques que celles des autres ! Cela m’évoque une idée que j’aime bien, trouvée dans un film pourtant raté du début des années 90 : « total recall », de Paul Verhoeven, tiré d’une nouvelle futuriste de Philip K. Dick, avec Arnold Schwarzenegger et Sharon Stone. Il raconte comment des compagnies vendent, clé en main, de merveilleux souvenirs de vacances. moyennant finance, on peut se les faire implanter dans le cerveau. C’est moins cher que des vraies vacances et beaucoup moins risqué : « L’avion sera peut-être détourné, dit l’argument de vente, le réel sera peut-être décevant, peut-être qu’il pleuvra, qu’il y aura des méduses, que tout sera moche… Offrez-vous plutôt l’assurance d’avoir de bons souvenirs ! »

ELLE. Le bon souvenir compterait plus que le vécu lui-même ?

Tristan Garcia. C’est souvent ce que promet l’industrie du tourisme. Et, quand nous nous prenons sans cesse en photo en vacances, c’est bien pour montrer la valeur supérieure du souvenir. Ce que nous voulons au fond, c’est plus le souvenir d’avoir été en vacances que le fait d’y être…

ELLE. Enfin, quand même, dans l’idée d’être en vacances, il y a aussi celle d’arrêter une course perpétuelle qui finit par nous asphyxier…

Tristan Garcia. Oui, cette quête nous tue parce qu’elle est sans fin. C’est le paradoxe de la reine rouge de Lewis Carroll, dans « Alice au pays des Merveilles », qui dit : « Nous courons pour rester à la même place. » Si vous voulez que chaque expérience touristique, professionnelle, sexuelle, sportive, amoureuse, gustative, culturelle soit encore plus intense, plus rapide, alors il va falloir faire systématiquement plus fort. Le problème de cette quête alimentée par la publicité et le marketing, c’est qu’elle est sans fin. Or nous avons un corps fini, limité dans le temps, mortel. Donc, cette exigence finit par nous briser, par provoquer des effondrements, comme les burn-out ou les dépressions… Le contraire même de l’intensité.

ELLE. Voilà pourquoi on peut imaginer que les vacances permettent de reprendre son souffle…

Tristan Garcia. Oui, mais cette logique fait entièrement partie du problème. Il suffit de voir comment nous en parlons : il s’agit de « débrancher », de « recharger les batteries » ou « les accusés réception ». Comme si nous étions devenus des appareils électriques dont il faudrait optimiser le fonctionnement. C’est l’idée de Karl Marx : dans l’exploitation de la force de travail, il faut ménager un temps où elle puisse récupérer, afin d’être plus productive à nouveau. c’est une vision complètement normée du temps de repos.

ELLE. Il y a aussi le sentiment qu’en vacances, on serait plus libre d’être enfin soi-même, plus proche de son corps, comme le montre le succès des séjours de type retraites zen, ayurvédiques, yoga, méditation…

Tristan Garcia. On retrouve ici l’idée que les sagesses et disciplines du corps venues d’Orient s’opposeraient à l’intensité. Ces promesses d’aplanissement de soi visent à égaliser les humeurs et les passions… Mais ce n’est pas satisfaisant non plus. Entre l’effondrement lié à trop d’intensification et la neutralisation de l’intensité par la sagesse, on pourrait plutôt trouver un entre-deux pour organiser sa schizophrénie…

ELLE.Ça veut dire quoi ?

Tristan Garcia. Imaginez une rivière : pour sentir l’intensité de son flot, il faut produire une coupe, un barrage. C’est pareil pour l’être humain : un flot circule en nous parce que nous sommes vivants, que nous avons un corps. Si nous ne sommes pas capables de faire barrage à ce flot, cette intensité va s’écouler, comme l’eau de la rivière, et nous ne serons plus capables de la sentir. A contrario, si on bloque complètement le flux, on produit des eaux mortes. On nie la vie en nous. Trouver un équilibre, ce serait arriver à résister un peu à l’intensité, afin d’être capable de la soutenir à travers le temps.

ELLE. Ralentir ?

Tristan Garcia. Oui, ralentir, on est tous d’accord, mais le dire ne fait rien avancer. Comme philosophe, je préfère prendre au sérieux cette quête permanente d’intensité, la comprendre de l’intérieur, la pousser à bout et démontrer ses limites. Ensuite, il y a des vies à réinventer bien sûr… Mais ce n’est plus le rôle de la philo, à chacun de le faire à son niveau !

ELLE. Est-on encore capable d’oisiveté ?

Tristan Garcia. Les vacances modernes ne proposent pas l’oisiveté au sens ancien : l’« otium », en latin, c’était le mode de vie complet des aristocrates qui ne travaillaient pas. Séparer d’un côté le travail et de l’autre l’oisiveté comme un temps de repos, c’est nier la nature même de cette oisiveté pour en faire juste un temps de recharge. C’est encore pour cela que les vacances ne sont pas une solution existentielle ou éthique à ce qui nous arrive : si l’on a besoin à ce point de se reposer de ce travail qui nous transforme en machines, c’est qu’il faut le réinventer et trouver de nouvelles manières de vivre. C’est en train d’arriver, le modèle du salariat décline… Pour le meilleur ou le pire, nul ne le sait encore !

ELLE. Quelles vacances faut-il vous souhaiter, tout de même ?

Tristan Garcia. Je vais prendre un sac à dos et traverser une partie de la France à pied, et en même temps lire et écrire. Mais ma vie n’est pas plus intéressante qu’une autre… Je ne sais pas mieux que quiconque comment la mener. J’essaie seulement de vivre une vie juste, comme chacun.

Source: http://www.elle.fr/