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Hier perdu dans les errances vestimentaires des années 1980, le pantalon à l’élastique opère un come-back fracassant.

En avoir ou pas  ? La question divise. Associé à un certain kitsch eighties, le fuseau est pourtant mis à l’honneur sur les podiums de l’automne-hiver. «  Il souffre d’une mauvaise image depuis les années 1980, époque où il a été produit et distribué à grande échelle. Une totale aberration pour un vêtement technique qui doit parfaitement s’ajuster à la morphologie : trop long, l’effet galbant disparaît ; trop court, la silhouette est tassée. Le fuseau nécessite des finitions et des retouches qui se rapprochent du sur-mesure, incompatibles avec la grande distribution, explique avec passion Antoine Allard, à la tête de l’éponyme boutique de Megève, où son grand-père inventa le fuseau de ski en 1930. C’est un pantalon magique qui allonge la jambe. Parfaitement tendu des hanches jusqu’aux pieds, il gomme les imperfections. Ma clientèle, féminine à 99 %, ne s’y trompe pas, et, contrairement aux idées reçues, nous vendons beaucoup de grandes tailles.  »

Du ski à la rue

Il n’y a pas qu’au ski que s’illustre ce vêtement : il est aussi l’uniforme obligatoire des gymnastes lors des compétitions masculines. Difficile de ne pas voir dans les propositions de Demna Gvasalia, directeur artistique de ­Balenciaga, comme un clin d’œil à ses origines géorgiennes et à la domination de l’Union soviétique sur cette discipline. Dans ce contexte, le fuseau charrie une imagerie homo-érotique forte, référence directe au Sokol – l’appellation officielle du modèle de gymnaste et, surtout, le nom du mouvement tchèque qui prônait la pratique du sport en collectivité, où la gent masculine tout en muscle s’arc-boutait sur des agrès et formait d’improbables pyramides humaines. On retrouve dans ce pantalon Balenciaga, dont l’élastique est passé parfois par-dessus de très beaux escarpins ­bijoux, l’ironie du designer, son penchant pour les années 1980 et son aversion pour le bon goût – et c’est franchement réjouissant.

Un érotisme insoupçonné

Chez Nina Ricci, la bande sous-pied est presque traitée comme un élément fétichiste. « À la manière du jodhpur, le fuseau a su s’affranchir de son image sportive pour devenir un standard. C’est un pantalon gainant qui apporte allure et maintien. C’est parce qu’il a cette origine un peu bon chic bon genre, qu’il est important de le mixer avec des éléments prétendus de mauvais goût, comme des bas résille, par exemple, assure ­Guillaume Henry, le directeur artistique de la marque. L’élastique, dévoilé par le port de chaussures très ouvertes, apporte une tension à la silhouette. Il emprisonne le pied comme un carcan, mais l’entoure comme une caresse. Il semble pouvoir céder à tout moment. C’est un mélange très érotique de puissance et de vulnérabilité, comparable au glissement d’une bretelle de soutien-gorge. » Il peut également être porté comme un simple pantalon, l’élastique flottant derrière la cheville, comme si le vêtement avait été enfilé dans la précipitation. « Une façon d’apporter du mystère et de l’urgence à la silhouette », précise le créateur. Chez Marni et chez Versace aussi, le fuseau se dévoile. À même l’escarpin, l’élastique n’est pas caché, au contraire. Prolongement direct du pantalon, la tension provoquée par le sous-pied dessine des arches qui mettent le pied en valeur et attirent le regard. Une manière de corser subtilement un vestiaire classique ou, à l’inverse, sportswear.

Pour Nadine Chaboud, historienne de la mode à la montagne (1), ce retour a des explications plus prosaïques. « Il y a un réel regain pour les pièces de sport vintage, observe-t-elle. Les marques de ski rétrofuturistes ont envahi les centres-villes, comme on peut le constater avec le succès de Moncler, Fusalp, Pyrenex… Mais, plus qu’un phénomène de mode, cet intérêt traduit un retour à la fonction première de l’habit, qui est la protection. En ces temps de crise économique, le consommateur veut pouvoir porter sa tenue en toute occasion, à la ville comme sur son lieu de vacances. L’âge d’un vêtement pour une fonction est révolu. »

(1) Également auteure de Fashion altitude, mode et montagne du XVIIIe siècle à nos jours, Éditions Glénat (sortie le 9 novembre).

Les fuseaux de la saisons

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Source: http://madame.lefigaro.fr/