Quand les hommes parlent du parfum, leur imagination se colore, les souvenirs affleurent, le fantasme surgit. Ils sont trois à s’être prêtés pour nous à un exercice inédit : capturer un peu de cette mystérieuse essence de féminité et nous entraîner dans le sillage de leur mémoire.

L’écrivain Christophe Ono-dit-Biot nous embarque à Mysore, capitale du bois de santal, dans le palais d’un maharadjah.
Le psychanalyste Bernard-Élie Torgemen se souvient d’un de ses patients, troublé par un effluve sur son divan. Le chef Yannick Alléno imagine un dessert inspiré par le parfum de celle qu’il aime.

Juste derrière l’oreille, ce carré de peau toute fine…
Qu’est-ce que je ne donnerais pas, pour quelques gouttes de parfum, là, sous mes narines ! Pour un sillage d’accords boisés qui me feraient comme un shoot au cerveau et tireraient mon corps, pour quelques secondes au moins, de cet enfer vert, dédale étouffant de fougères et de lianes répandant la même odeur, partout, de végétaux morts, d’humus rouge, de sève sucrée-salée !

Juste un répit, juste un aller simple pour le fantasme ! Ce pourrait être, je ne sais pas, moi, quelques notes de citron, d’orange amère et de rose, assez puissantes d’évocation pour me mener à travers ce fatras de jungle asiatique vers un cours d’eau scintillant sous le soleil et où se baignerait une femme.

Forcément jeune, forcément belle, forcément seule, déroulant la rivière de ses cheveux noirs dans l’eau limpide. Ses boucles d’oreilles en forme de lunes d’or refléteraient le soleil et indiqueraient le chemin de la source cachée de ce parfum subtil : juste derrière l’oreille, ce carré de peau toute fine, en lisière de la chevelure, légèrement mouillée d’une sueur réveillant sous la caresse de mon souffle brûlant la fragrance capiteuse du santal de Mysore… Ah,

Mysore ! Pourquoi j’ai dit ça ? Mysore ! Il y a de ces noms, qui vous embarquent comme des parfums ! Mysore, sud de l’Inde, berceau des maharadjahs de Wodeyar, dont il ne reste plus que le grand palais blanc et les sensuelles fontaines…

C’est vers ce palais d’antan que me mèneraient ensuite les notes de cœur de ce parfum – santal de Mysore, donc, mais aussi cèdre et patchouli – à travers un labyrinthe de portes sculptées de déesses à huit bras vers l’ultime héritière de cette dynastie. Offerte à mes papilles sur une couche de soie brodée exhalant l’ambre et le musc – délicieuses notes de fond?! – et vêtue uniquement d’un bracelet d’or à la cheville…
Ça y est, je la vois, je la sens, je ferme les yeux, mon sang ne fait qu’un tour, ma respiration s’affole ! Je me sens fauve… mais je rugis tout seul ! Assez ! Par pitié, dieux et déesses de la jungle birmane, par pitié, exaucez-moi : mon âme pour un parfum !

Elle portait une odeur d’Orient…

Jacques se débattait deux fois par semaine à heures régulières, dans mon cabinet, face à la douleur et à l’incompréhension d’avoir été abandonné à 4 ans. Rien ne sortait, ni mots ni larmes. Il souffrait de ne pas pouvoir garder un amour. Juste avant lui, je recevais un autre homme. Quand ce dernier eut fini sa cure, c’est une jeune femme, Anna, qui prit sa place. Elle portait un parfum ambré, musqué et capiteux. Une odeur d’Orient. Elle s’était fait faire une carte d’identité olfactive, dans le souk de Marrakech, par un artiste parfumeur qui composait les essences en fonction des odeurs intimes qu’il captait de chacun. Elle me consultait pour un trop-plein d’amour qui effrayait les hommes et la laissait naviguer seule dans l’existence.

Du jour où ils se sont succédé dans mon cabinet, Jacques se mit à parler.

Lors d’une séance, il me dit qu’il était troublé de s’allonger sur le divan, dans les traces que laissaient le parfum et l’odeur de cette femme qui le précédait et qu’il ne rencontrait jamais. Il se mit alors à pleurer comme un bébé. Des images liées à des odeurs lui revinrent. Il parla d’abord des remugles aigres de l’orphelinat, puis d’essences en parfum, il remonta à l’odeur de sa mère dont, jusque-là, il n’avait aucun souvenir.

Par le parfum, les odeurs et les essences, cet homme s’est reconstruit, s’est redressé, s’est ouvert et s’est épanoui. Il a fini sa cure. Anna, la patiente qui le précédait, finit la sienne très peu de temps après.

Deux ans après, j’ai reçu deux enveloppes contenant deux faire-part semblables. À ma grande surprise, quand je les ai ouvertes l’une après l’autre, il en a émané des fragrances qui m’ont rappelé Jacques, l’homme qui s’était reconstruit à partir de son nez, et Anna, la patiente qui faisait faire ses parfums à Marrakech. Ce que disaient ces faire-part et leur petite lettre d’accompagnement, le secret professionnel m’interdit de le raconter, mais rien ne vous empêche de l’imaginer et de laisser planer sur vous un parfum de bonheur.

Cette saveur sucrée fondant sur sa peau

Elle me met au défi de lui prouver mon amour. Je relève le gant, ce sera un dessert, forcément. La parfaite illustration de son parfum gourmand. Lui montrer dans ce geste que l’attention est toujours là, que je ne sais pas tout d’elle, mais que rien ne m’échappe de ces petits détails qui ont tant d’importance. Quelle forme aura-t-il ?

Épurée, mais extrêmement complexe dans sa simplicité. Géométrique, probablement carrée, aussi joliment architecturée que sa fragrance si bien construite, aussi franche que son regard qui me fixe intensément quand elle attend une réponse.
Tout est devant moi, j’ai tout mon temps pour préparer ce plat, cette gourmandise qu’elle découvrira en toute fin de journée, vous savez, à ce moment que l’on appelle « entre chien et loup ».

C’est ça. Elle goûtera le dessert quand le soleil déploie cette étrange et magnifique lumière, un peu comme quand son parfum a si bien évolué qu’il ne reste que cette saveur sucrée fondant sur sa peau.

Ce que j’aime surtout, c’est quand la cuillère fait ce « clac » bien particulier en cassant une enveloppe croquante. Ici, je la choisirai à la noisette. Un Nutella maison cachant la suite de l’aventure gourmande et, bien sûr, jalonnée de surprises. Il y aura par exemple une envolée « hespéridée ». C’est bien ce terme-là que vous employez en parfumerie ?

Donc, une tête que je nommerai citron.
Mais attention, pas n’importe lequel ! Un citron que vous n’avez pas dans votre palette de compositeur, le combava que l’on trouve dans les îles de l’océan Indien.
Il est très vif, presque trop acide, mais en bouche, son zeste dévoile des facettes épicées : poivre, gingembre… Ces notes, elle les découvrira au cœur d’une crème onctueuse et glacée juste ce qu’il faut pour éveiller ses papilles à ce qui vient après : le fondant craquant d’une vanille de Madagascar ponctuée d’éclats de meringue, préalablement saupoudrés de sucre à la noix de muscade…

J’ai hâte de voir ses grands yeux bleus s’émerveiller et pétiller encore et encore à chaque nouvelle bouchée. Il est plus dur de conserver que de conquérir.

La subtilité de son parfum, la délicatesse de mon dessert. Elle goûtera, elle saura.