couple

La philosophe et thérapeute Nicole Prieur nous dit pourquoi on parle si mal d’argent avec ceux que l’on aime, et comment mettre tout ou presque à découvert pour ne plus s’empoisonner la vie à deux.

La question est posée dès le premier verre, le premier cinéma, la première nuit d’hôtel : qui paye ? Toi, moi ? Que la réponse en retour soit charmeuse, désabusée, timide ou autoritaire, l’argent installe ses quartiers au cœur de la relation amoureuse. Il n’en sera plus jamais écarté. La suite ? Location d’un appartement (sous deux noms ou un seul ?), mariage ( sous quel régime, communauté ou séparation de biens ?), comptes bancaires (on les veut joints ou séparés ?), achats immobiliers, héritages, divorces… Chacune de ces étapes a le don de faire surgir dans les couples des crises où finances riment avec souffrances. Pourquoi, quand on aime, l’argent fait-il souvent mal ? Mariés depuis plus de trente ans, Nicole et Bernard Prieur, philosophe-thérapeute et psychanalyste, ne se lassent pas d’explorer les mille manières dont l’argent infiltre le couple, dans une société française qui déteste en parler. Explications alors que paraît leur dernier livre, La Famille, l’Argent, l’Amour, chez Albin Michel.

Madame Figaro.– « Quand on aime, on ne compte pas », assure la sagesse populaire. Grosse erreur ! En amour, non seulement on surveille les gains et les dépenses, écrivez-vous, mais chaque sou compte …
Nicole Prieur.– Quand les gens viennent consulter, individuellement ou en couple, parce que quelque chose cloche dans leur vie amoureuse, on remarque, Bernard comme moi, qu’il existe effectivement chez chacun d’entre nous une sorte de calculatrice inconsciente qui se met en marche dès la première rencontre amoureuse, et note tout : qui paye le café, le restaurant… Contrairement donc à la sagesse populaire, je dirais, moi, que plus on aime, plus on compte ! Même si on n’en dit pas un mot. Cette première addition, on la garde en mémoire, au risque de la brandir plus tard… dans une crise de la séparation, par exemple.

Pourquoi en 2017 en France, l’argent est-il encore tabou dans le couple ?
Notre société a voulu couper net avec le modèle du XIXe siècle où dans les mariages, seules dominaient la question de la dote de la femme et de la classe sociale de l’époux. Elle a imprégné de romantisme la relation amoureuse. «L’argent ? Entre nous, cela n’est pas une question !», dit-on. On a tort. Le paradoxe avec l’argent c’est qu’il est aujourd’hui à la fois tabou dans le couple, et une des premières raisons de dispute.

Refuser de parler d’argent dans le couple, c’est résister à cette idée que de plus en plus de femmes sont financièrement autonomes…
Bien sûr ! Ne pas parler d’argent quand il est question d’amour est une façon de ne pas prendre en compte l’apport financier des femmes, et d’occulter le fait que l’homme n’est plus le seul à entretenir un foyer. Environ 85% des femmes de 24 à 55 ans travaillent, beaucoup ont acquis une indépendance, mais cette réalité résiste encore dans nos psychismes. D’ailleurs, en consultation on voit combien celles qui gagnent plus que leurs maris vivent plutôt mal cette situation, elles culpabilisent, elles n’osent pas utiliser leur argent librement. Je dirais que beaucoup de femmes ont encore du mal à intégrer psychiquement le pouvoir que leur donne l’argent qu’elles gagnent.

Quand un duo se forme, chacun arrive avec son bagage, et son éducation familiale par rapport à l’argent. D’où des heurts prévisibles, selon vous ?
Oui, car chacun avance ses pions : «chez nous, on fait comme ça»… Remarquez comme vous pouvez critiquer votre belle-mère sur bien des points… mais pas sur son rapport à l’argent ! Ou alors l’autre explose. L’argent clive, car il fait partie d’un héritage transmis par chaque famille d’origine, et, entre les deux membres du couple, il s’inscrit finalement comme une tierce personne. La question du contrat de mariage par exemple est intéressante, car souvent la famille de l’un ou l’autre fait intrusion, fait pencher la balance – en général vers la séparation de biens. Cette intrusion peut fragiliser le couple, créer des zones d’ombre si on n’en parle pas, si on n’arrive pas à définir ce qui se joue là, comprendre ce que chacun dit et veut vraiment.

Qu’est-ce qui se noue finalement autour de l’argent ?
Lorsqu’on se renvoie la balle sur le partage des tâches par exemple, à coups de : «qui fait quoi ?» ; c’est souvent compris comme : «qui vaut quoi ?». L’argent qui circule dans la famille ou au sein d’un couple fait passer des messages, qu’on le veuille ou non, dans une société où l’argent mesure la valeur des choses. La séparation, par exemple, est un autre moment-clé où on peut être tenté de rattraper par de l’argent ce qu’on n’a pas reçu en reconnaissance, en amour ou en temps partagé.

Quelles cartes poser sur la table pour éviter les malentendus ?
Je conseille de poser des questions, d’accepter de réfléchir à deux à ce que j’appelle «l’économie cachée du couple». Comment aimes-tu dépenser, épargner, pourquoi … Qui suis-je, si soudain au chômage, je ne rapporte plus d’argent à la maison ? Ou si j’en rapporte plus que toi ? À partir de ces questions, le couple lève les ambivalences, il se libère. Il apprend à co-construire. On le voit très bien en consultation : l’argent peut être le motif qui sert à faire dire quel est en réalité mon besoin et mon envie profonde, dans ce couple-là.

Source: http://madame.lefigaro.fr/